Narrats: Journal d'une poète estropiée

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vendredi 30 mars 2012

Journal d'une poète estropiée


Salut maman, c'est moi, ta petite fille. Ta petite fille qui fêtera bientôt son vingtième anniversaire, mais qui restera toujours, malgré tout, cette gamine insouciante aux tresses blondes qui aimait tant les glaces au chocolat, les longues promenades à vélo et les soirées d'hiver où, collées sous une couverture, nous écoutions des films jusqu'à ce que le sommeil nous cueille. Mais qu'est-ce que tu dirais si aujourd'hui, tu apprenais que j'allais mourir ? Me murmurais-tu des mots doux pour apaiser mon esprit souffrant ? Me tiendrais-tu la main dans les derniers instants ? Pleurerais-tu, maman ? Oh oui, je sais que tu pleurerais. Tu l'sais bien que j'ai jamais aimé voir tes larmes inonder tes beaux grands yeux bleus, ça m'fêle le coeur à chaque fois.

Salut maman, c'est moi, ta petite fille. L'accident est arrivé si rapidement, je n'ai rien pu faire. J'm'excuse tellement, maman, si tu savais. J'me sens coupable de ne pas avoir pu m'accrocher à la vie comme tu m'as si souvent dit de le faire. Tu l'sais, j'ai toujours été dans la lune et, le coeur plongé dans mon recueil de Nelligan cet après-midi là, je n'ai pas vu le camion foncer droit vers moi, à pleine vitesse, en face du Parc Jarry où j'aimais tant flâner. Ce même Nelligan qui me faisait passer des nuits blanches, qui détruisaient mes notes scolaires en quelques strophes et qui m'a fait rêvasser dès la première fois où tu m'as lu Soir d'Hiver, a fini par m'anéantir. Mais qu'est-ce qui serait arrivé si je n'avais jamais aimé la poésie, si j'étais devenue cette bureaucrate que papa voulait que je devienne ? Probablement serais-je rentrée simplement à la maison et peut-être aurais-je enlevé mes souliers boueux (bon dieu que tu détestais ces chaussures) rapidement par peur de me faire gronder. Puis, je me serais assise à la table, tu m'aurais servi du sucre à la crème, celui que j'aimais tant, et tu aurais inséré ton CD d'Elvis dans la vieille radio, parce que tu sais bien qu'il existe aucune musique meilleure que la sienne. Par la suite, nous nous serions attardées devant une bonne tisane, philosophant sur la vie durant quelques heures. Je serais ensuite repartie tout simplement, les yeux aveuglés et la tête étourdie par un quelconque essai à terminer.

Salut maman, c'est moi, ta petite fille. Allongée dans mon minuscule lit, je regarde par la fenêtre de l'hôpital. J'observe Montréal qui vit au rythme du jour, et ça m'fait mal. Ça m'fait mal de rester là, l'esprit et le corps dans des plâtres, alors qu'il y a tant de mots à prononcer, de poèmes à rédiger, de ballades à composer et de rêves à forger. J'aurais tellement voulu profiter de la vie au maximum pendant ces vingts années. Avant l'argent, la gloire et l'appui d'autrui, j'ai souvent recherché la vérité et je sais que cela remplit ton petit coeur de maman de fierté. Bien que je me sois parfois retrouvée assise à une table où la nourriture et les gens y étaient agréables, j'ai préféré quitté le buffet, toujours affamée, en me rendant compte que tout n'était qu'illusion et hypocrisie. Mais pourquoi alors ce sentiment de n'avoir jamais trouvé les véritables réponses à mon existence ?

Salut maman, c'est moi, ta petite fille. Viens me délivrer de ma souffrance, je t'en pris, maman. Mes côtes se tordent, mes poumons me font gémir de douleur, mes doigts s'entremêlent et mes jambes s'engourdissent à mesure que mon esprit délire sur le bord d'un gouffre sans fond. Mais malgré tout, mon coeur entretient toujours des espérances pour l'avenir. Je souhaite qu'après la mort se trouve quelque chose qui ne s'arrête pas à une simple dépouille charnelle et froide. Peut-être découvrirai-je que les Chrétiens avaient raison ; peut-être y trouve-t'on cet univers si vierge, si inexploré qui m'attend après la Grande Faucheuse ? Ou peut-être que mon âme prendra une autre forme, qu'on m'accordera une deuxième chance sur cette Terre démente, comme les Hindous le pensaient si ardemment ? Quoiqu'il en soit, à la fin de la fin, tous les chemins mènent à Dieu. Il n'y a pas de gagnants, pas de mortels détenant la vérité absolue. Après avoir fait leur bout de chemin et s'être entre-tués pour des idéologies, les gens meurent stupidement en pensant avoir accompli quelque chose de bien, quelque chose de grand pour qu'on se souvienne d'eux. Mais la planète continue de tourner sans eux, tout simplement.

Salut maman, c'est moi, ta petite fille. Je n'ai plus peur de mourir maintenant. Je vois à présent la vie du bon côté, là sur mon lit de mort, au tout dernier moment. Je sais que c'est un peu tard pour cela mais, enfin, j'ai essayé de regarder le monde à travers tes yeux pour une fois. Tes iris cyan ont toujours su capturer la lumière dans la plus profonde des nuits, réconforter mon âme souvent fatiguée et, tu l'sais bien, je t'ai toujours admirée pour ta confiance qui semblait si inébranlable. Comme j'aurais aimé que tu sois là, mais tu n'es toujours pas venue. Te connaissant, tu dois être probablement en route, les yeux remplis de larmes, dans ta petite Cooper bleue que je t'ai si souvent volée. Arrête de pleurer maman, ne vois-tu pas que ça me fait mal ? Ne pleure pas maintenant, je t'en pris. Quand arriveras-tu ? Est-ce toi que j'entends marcher dans les corridors ? Ou est-ce mon esprit qui me joue des tours ? Je ne sais pas, je ne sais plus. J'ai sommeil, mais je ne veux pas m'endormir avant ton arrivée ; j'ai tellement d'anecdotes à te raconter, de rires à partager, de projets à édifier. Ah, comme mes paupières sont lourdes à présent. Peut-être que si je les fermais pendant quelques secondes, le temps passerait plus rapidement et tu serais là, avec moi ? Je suis si lasse d'attendre. Tiens, on vient de m'annoncer que j'ai de la visite pour moi. Est-ce toi que j'aperçois ? Mes yeux se soulèvent dans un ultime effort vers l'embrasure de la porte et la vision d'une grande dame noire se tenant sur le seuil envahit mon esprit. Comme j'aurais voulu sentir la chaleur de tes bras mais, à la place, j'aurai droit à la froideur de la Grande Faucheuse. Ah, maman, comme j'aurais aimé que tu sois là ...

1 commentaire:

  1. Virginie, j'crois pas pouvoir exprimer à quel point la surprise s’empare de moi à chaque fois que je viens te lire. C'est inimaginable.
    Tu possèdes un talent démesuré, ça me fait du bien de te lire.
    Ton p'tit monde me fascine, m'intimide autant que ta beauté.
    J'crois en toi, beaucoup.

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