Narrats: mai 2012

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lundi 28 mai 2012

Dépossessions

La corde se ressert un peu plus autour de la gorge du condamné. Debout sur l'échafaud, il contemple avec amertume ses bourreaux dont les visages s'éclairent de sourires satisfaits. Le résistant tombera, oh oui, ils tomberont tous, se disent les exécuteurs. Sa Majesté se chargera de les assassiner les uns après les autres. On les pendra, on les condamnera, on les déportera, on les tortura et on laissera leurs enfants et leurs femmes dans la misère la plus profonde. On s'enfonce parfois tellement profondément dans cette dépossession que l'on oublie sa valeur profonde et réelle, que l'on s'habitue à son état d'esclave et de bon à rien. 
Désormais, le Canadien sera né pour un petit pain. Il bûchera dans la sueur et la douleur. Il défrichera la terre toute sa vie. Il portera l'eau à travers les champs. Puis, après 40 ans de labeur fou, il se rebellera. Il prendra les armes pour faire valoir ses droits face à cette puissance coloniale, qui partout hait et partout est haïe. Et, dans cet espoir renouvelé, on le rappellera une fois de plus à l'ordre sous les balles des fusils et les coups de canons lancinants. On brûlera sa ferme, on pillera sa terre, on tuera ses compatriotes en souvenir de ce qu'il a possédé et de ce qu'il possédera.
Le résistant pleure à présent. Ses larmes roulent sur ses pommettes souillées par la suie du cachot. Elles coulent sur ses lèvres, puis se noient au bois du gibet qui lui servira de destination finale. À travers le voile d'eau qui trouble sa vision, il aperçoit sa femme. À genoux, elle pleure dans la neige de février. Elle pleure de chagrin. Elle pleure de rage. Elle pleure d'indignation. Elle pleure d'amour. Une à une, les trappes s'ouvrent dans un cliquetis d'os et de rêves brisés. Ce sera bientôt le tour du révolté. Le premier Patriote tombe, puis le deuxième, puis le troisième. L'indigné tremble désormais, sa gorge est sèche, ses yeux se voilent. Puis,  violemment, son corps bascula dans le vide.
Peu de temps après le supplice, la foule avide de sang applaudissa bruyamment face à la mort des résistants. La femme, poussant un long gémissement de douleur, se précipita sous l'échafaud pour cueillir le corps de son mari. Elle bouscula les gardes désemparés face à ce cri du coeur, s'affala dans la neige et atterri au pied du corps inerte de son époux. S'étendant à côté du cadavre déformé de celui-ci, elle embrassa ses lèvres froides avec passion, sous les yeux désabusés de la foule sauvage.
« Je t'aime Thomas. »

samedi 26 mai 2012

L'insurrection



Carillons de la liberté
Nourrissant la créance
De populacières potences
Sous les phares policiers

Drapeaux sanguinolents
Enfants sauvages
Cortège anarchisant
Une nation en pâturage

Pièges autocrates
Et affaires équivoques
Font de la rue notre casemate
Et vibrer nos rêves en loques


samedi 19 mai 2012

Asthénie


Sèche tes larmes. À présent, elles coulent dans la tombe, se mêlent à la terre et forment une nourriture pour les vers qui dévoreront bientôt la dépouille de ton défunt si aimé. Ce que tu vois n'est qu'une simple enveloppe charnelle qui se détériorera au rythme de la nature. Du travail pour les embaumeurs, un chèque de plus pour les corbillards, des églises pleines pour les Pères en désillusion, de l'engrais pour les mauvaises herbes, un souvenir déformé pour ton esprit confus. Puis, sa chair sera dévorée, mastiquée, digérée, et il ne te restera plus que quelques photos à contempler, dans ton exquise mélancolie.


Sèche tes larmes, elles perlent sur ma peau à présent, contaminant mon âme de cette amertume universelle. De la courbe de mes joues jusqu'à la pointe de mes pieds, elles forment un fleuve exquis où se mélangent toutes les peurs du monde. Bientôt, je me suis retrouvée à nager dans ce torrent aux âcres contrastes. Telle l'humanité en plein combat pour la vie, je me suis débattue dans ton âme jusqu'à en perdre mes sensations. On s'agite parfois tellement que l'on oublie la raison d'être, la raison inouïe pour laquelle on se démène si ardemment. Puis, parfois fatiguée, je me suis laissée flottée sur le dos, les yeux rivés vers cette voûte aux infinités bleues, l'esprit en suspension dans les nuages aux multiples facettes. J'ai longuement ainsi été fixée par l'oeil de Dieu, pour finalement réaliser que je n'en avais cure de son jugement inaltérable. Mon salut dans ma poche, j'ai recommencé ma nage, m'arrêtant parfois sur un rocher pour remplir ma tête de questions philosophiques auxquelles je ne pouvais répondre. Alors, je me suis lassée. J'ai bêtement continué à agiter mes membres engourdis par cette quête existentielle, le coeur et les rêves mis en terre. Puis, j'ai compris.


Sèche tes larmes. Ouvre tes paupières, et réalise que cet être bien aimé n'est qu'un corps de plus à mourir pour qu'éclose la vie après lui. Pleure pour l'Homme, crie pour l'Homme, espère pour l'Homme. Il n'est que folie, il n'est que pêché, il n'est qu'Homme. L'humanité nait déjà mourante. Elle s'éteindra dans son auto-destruction, contaminée par sa soif d'inlassable grandeur.

dimanche 6 mai 2012

Kafkaïen

Ta peur des grands espaces mauves
Fait pleurer le clown dans le cimetière
Et sangloter l'enfant aux multiples astronautes

Elle te dessine sur mes joues
Et te noie dans ma boîte à musique
Tel un glaçon pour les anges de la ruelle

Bientôt ta honte du rouge
Changera les tombes en cosmos
Et les libellules en harmonica

Mais en attendant la pendule atone
Adule-moi à tes cyclones d'hiver
Gave-moi de fanfares en escalator
Et mes dragons resteront enchaînés

vendredi 4 mai 2012

Les grands brasiers


Jeudi matin, il fait sombre et froid
Songe d'une nuit d'été pour les solistes
Ne regarde pas, je t'en supplie

La crise a commencé il y a des années
À Rome il y a chute
Mais nous y avons survécu

Déchire les journaux
Les fidèles m'étourdissent
Cauchemars en boucle dans mon esprit
Je ne veux plus savoir

Une goutte de sang à la mer
Le feu des chapelles
Brûlant les mosquées de Jérusalem
Jusqu'aux lotus de Bombay

L'incendie s'est déclaré
Je ne peux me fermer les yeux à présent
C'est un monde de fous.